25 juillet 2006
Pierres blanches pour magie noire
Phrase de départ : Madeleine venait d’avoir sept ans lorsque Mme Wasserman la surprit en train de caresser un oiseau mort.
La
petite fille était agenouillée sur le sol de l’arrière-cour des Bauman,
ses longs cheveux blonds masquant une partie de son visage, le poing de
sa main libre était serré, les ongles lui mordant la chair jusqu’au
sang. En s’approchant, la vieille femme perçut comme une sorte de
murmure, une litanie dont elle ne comprenait pas le sens et qui venait
mourir sur les lèvres de l’enfant.
- Fait le pour moi. Comme l’autre fois. Fais le pour moi, fais…
- Madeleine, tout va bien mon petit ? l’interrompit Mme Wasserman.
La petite main de porcelaine suspendit son mouvement et sa tête pivota
de manière à distinguer la vieille femme. Celle-ci eut un mouvement de
recul quand elle croisa le regard de l’enfant. Ce n’était pas le sien.
- Oui tante Lucie, on se racontait des secrets avec le petit oiseau.
Elle se leva subitement et parti en courant dans la maison.
Le dimanche suivant, son fils visitant sa belle-mère, Mme Wasserman,
seule pour la journée, décida de mettre à profit le redoux dans une
longue promenade hivernale afin de réveiller son vieux corps endolori
par son vieux rocking-chair fatigué. Alors qu’elle se trouvait non loin
de la ferme des Meister et s’apprêtait à prendre le chemin du retour,
le cadavre, ou ce qui ressemblait de loin au cadavre d’un renard échoué
sur le bas-côté du chemin éveilla sa curiosité. Elle s’en approcha
prudemment, les mains sur les hanches, le buste penché en avant. Elle
réprima un haut le cœur en constatant que la vie avait repris le dessus
au sein même de l’animal. Une multitude de vers s’échappaient des
orbites vides, comme lassés du spectacle de la mort. Mais ce qui la fit
frissonner, sans doute parce qu’elle s’y attendait plus ou moins, c’est
que les quatre pattes de l’animal avaient été arrachées, comme si on
avait voulu clouer cette bête sur place en guise d’avertissement. Son
visage s’assombrit et elle s’éloigna chancelante, bien qu’habituée à ce
genre de mutilations depuis le temps qu’elle arpentait ce chemin.
A peine de retour chez elle, Mme Wasserman fut plongée en plein
tumulte. Il devait être 18h30 environ, le crépuscule s’obscurcissait de
minute en minute et la campagne alentour prenait des allures de géhenne
avec ses squelettes d’arbres agités par le vent qui venait de se lever.
La jeep du shérif Hartman était garée devant chez les Bauman, son
gyrophare donnant à la maison l’air d’une gigantesque pierre tombale
ramassée sur elle-même. Le shérif était au volant, Joseph Bauman à ses
côtés. Arrivée à leur hauteur, Mme Wasserman demanda ce qui se passait,
priant pour qu’un malheur ne soit pas arrivé.
- Mme Wasserman, vous n’avez pas vu Madeleine ? l’interrogea Bauman, qui venait de descendre de voiture en l’apercevant.
- Pas depuis ce matin, répondit la vieille femme. Il est arrivé quelque chose ?
- Madeleine est introuvable depuis le début d’après-midi et …
- Et … ? reprit Mme Wasserman.
- Et … nous avons trouvé … les pattes d’un renard cachées au fond du
jardin. Il y en avait beaucoup d’autres, au moins une cinquantaine,
réussit-il à articuler.
- Seigneur ! s’écria la voisine, songeant immédiatement au spectacle de cet après-midi.
- Vous savez quelque chose à ce sujet ? l’interrogea le shérif qui venait à son tour de descendre du véhicule.
- J’ai vu le cadavre d’un renard, affreusement mutilé, sur le chemin des sept collines, juste …
- Juste ?
- Juste à l’endroit où commence le sentier de la perdition… acheva la vieille femme, soudain prise d’un léger tremblement.
A ces mots, le shérif déglutit difficilement. Bauman, qui ignorait tout
de cet endroit, se figea devant la réaction de l’officier.
- Qu’est-ce que c’est que cet endroit ? finit-il par demander.
- C’est notre croque-mitaine à nous, cela fait… lui répondit la voisine.
- Trêve de bavardages, nous avons déjà perdu assez de temps, la coupa
le shérif. Vous, vous venez avec nous pour nous montrer où vous avez vu
cet animal, ordonna-t-il à Mme Wasserman, qui ne se fit pas prier pour
se hisser dans la voiture du shérif.
Le véhicule démarra dans un nuage de poussière et disparut bientôt derrière la bute.
- C’est ici, juste après ce vieux chêne ! s’écria la vieille femme.
Le véhicule stoppa net. Le trio s’approcha silencieusement, chacun
retenant son souffle, guidés par la lampe torche du shérif. Bientôt ils
découvrirent le cadavre de l’animal. Devant ce spectacle macabre,
Joseph Bauman fut pris de panique, non pas pour lui, mais pour sa
fille. Il s’élança dans le chemin sans plus attendre.
- Attendez ! lui cria le shérif.
Mais c’était inutile, il avait déjà disparu dans l’obscurité. Aussitôt,
le shérif et Mme Wasserman lui emboîtèrent le pas. Ils marchaient
depuis dix bonnes minutes, à l’affût du moindre bruit, quand un
rugissement effrayant retentit non loin de là, rugissement qui pourtant
n’avait rien d’animal et rien d’agressif, on aurait plutôt dit une
plainte. La vieille femme s’agrippa malgré elle au bras du shérif, et
après un instant d’hésitation, ils reprirent leur marche en direction
du cri. Ils débouchèrent bientôt dans une clairière avec en son centre
un cercle de pierres blanches finement sculptées. On aurait dit un
sanctuaire. Chaque pierre, haute d’environ un mètre, représentait un
animal différent.
- Oh mon Dieu ! s’écria la vieille femme.
Au centre du cercle gisait un homme gigantesque aux membres
disproportionnés. Son visage, hirsute, était figé dans un effroyable
rictus de douleur. Non loin de là, Joseph Bauman était assis dans
l’herbe, prostré, la petite Madeleine dans ses bras, en larmes.
Etouffant ses sanglots contre la poitrine de son père, une litanie
venait mourir sur les lèvres de l’enfant.
- Il l’a fait pour toi papa, il l’a fait pour toi.