Terminus

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25 juillet 2006

Plus jamais

Au commencement, rien ne les distinguaient, elles n'étaient que de simples graines apportées par le destin pour l'une et le vent pour l'autre, impatientes de faire irruption dans la vie, arpentant enfin le chemin qui leur était tracé. La première, Debbie, grandit vite et atteignit rapidement sa taille adulte. La seconde, Melina, mis beaucoup plus de temps, mais y arriva également, résistant fièrement de toute sa hauteur aux intempéries inhérentes à la vie...

Alors qu'elles entraient dans leur septième année, un malheur assombrit la petite famille, leur père mourut dans un accident de voiture. Il sortit de la route pour une raison inconnue et percuta violemment un chêne. Debbie, qui était la plus petite, fut comblée d'amour par sa mère qui admirait sa beauté, car elle avait héritée du regard de son père. Sa grande soeur, Melina, bien qu'encore plus belle, était boudée par sa mère et ne récoltait que sévices et mauvais traitements, une jalousie inconsciente s'étant développée à son encontre. La cadette profitait de la situation, même si ses visites auprès de son aînée se firent de plus en plus rares au fur et à mesure qu'elle grandissait et épousait la vie avec insouciance.

Désespérée par la solitude et le manque d'affection, Melina se replia sur elle-même, passant le plus clair de son temps à contempler les rives du lac au bord duquel avait été construite la maison des années auparavant. Sa mère poussa le vice jusqu'à s'installer à l'ombre de cette inconsolable tristesse.

Vingt-cinq années s'écoulèrent depuis leur naissance commune, quand Debbie décida de partir au loin, s'arrachant à ses racines non sans un regard dédaigneux pour Melina, juste avant de disparaître derrière la colline à l'entrée du jardin. Une brève acalmie s'ensuivit, les saisons se succédant paisiblement. Espérant secrètement que sa soeur au loin, sa mère reporterait son affection sur elle, Melina attendit patiemment que les choses s'améliorent. En vain. Sa mère l'oublia tout simplement.

A partir de là, vingt-cinq années s'écoulèrent à nouveau. Malgré sa solitude, Melina ne s'arrêta pas de vivre pour autant et n'en finit plus de grandir, se développant sans cesse au gré des saisons qu'elle enfilait comme des perles. Pourtant, une infinie mélancolie ne quittait jamais son regard.

Vint finalement le jour où les chemins des deux soeurs devaient se croiser de nouveau. Une longue soirée d'été venait de s'achever. La nuit avait jetée son voile d'obscurité et la tempête qui menaçait depuis plusieurs jours déjà, venait enfin d'éclater. Soudain, sous les assaults répétés du vent, le porche de la vieille maison, qui était inoccupée depuis quelques années, s'envola dans un terrible fracas. Melina, qui vivait à une centaine de mètres de la maison, contempla avec amusement et une pointe de jubilation les vieilles planches qui tourbillonaient dans les airs.

Quelques minutes plus tard, un taxi déboucha de derrière la colline. Une grosse femme en descendit, traînant avec elle une énorme valise, visiblement très lourde. Elle régla le taxi qui ne demanda pas son reste et déguerpit de cet endroit sinistre où la tempête semblait redoubler de puissance. A peine descendue de la voiture, la grosse femme courut du mieux qu'elle pouvait vers la vieille bâtisse qui paraissait abandonnée. Arrivée à la porte, elle tambourina longuement mais aucun signe de vie n'émana de l'intérieur. Elle voulut guetter le moindre son provenant de l'intérieur, mais le vacarme du vent était trop assourdissant pour espérer entendre quoi que ce soit. Pour échapper aux trombes d'eau qui s'abattaient depuis quelques minutes, elle chercha un abri du regard et tomba nez à nez avec Melina.

Un léger sourire balaya son visage et elle courut en direction de sa soeur, car cette grosse femme n'était autre que la petite Debbie. Aussitôt qu'elle fut abritée sous les rameaux du grand saule pleureur, Debbie s'assit sur sa valise et s'adossa au tronc de l'arbre. Au bout de quelques minutes, elle se leva et fit lentement le tour de l'arbre, se remémorant les heures qu'elle avait passée à jouer autour de lui. De nombreuses traces de son passage étaient encore présentes. Des inscriptions au couteau se révélaient par endroits, mais ce qui retint son attention, était une encoche profonde d'où la sève s'était écoulée avant de sécher en un amas gélatineux. Elle le toucha du bout du doigt et une grande nostalgie s'empara d'elle, sans prévenir. Peu de temps avant la mort de son père, alors qu'elle venait de creuser un trou profond dans l'écorce de l'arbre par simple jeu, son père l'avait fortement réprimandée et lui avait dit qu'il avait planté cet arbre, qui n'était qu'une graine à l'époque, le matin même de sa naissance, pour que sa petite fille ou son petit garçon, selon ce que voudrait lui accorder le Seigneur, puisse un jour s'abriter à l'ombre de cet arbre et y trouver refuge, car lui serait toujours là, quoi qu'il arrive. Au lieu de raisonner Debbie, ces paroles n'avaient fait que renforcer son hostilité envers le grand saule, hostilité augmentée de façon considérable par la manière dont son père devait trouver la mort quelques mois plus tard.

Malgré tous les supplices que Debbie lui avait fait endurer durant leur enfance, Melina, en son for intérieur, était fière de pouvoir protéger sa petite soeur comme l'avait prédit leur père un demi-siècle plus tôt. Debbie enlaça le tronc du saule comme si elle cherchait à se faire pardonner tous les mauvais traitements qu'elle lui avait infligé. A cet instant précis, un terrible grondement se fit entendre non loin de là et une seconde plus tard, la foudre s'abattait sur les deux soeurs enfin réconciliées. Leur lumière s'éteignit au même instant, emportée par le vent, celui-là même qui les avaient déposées ici. Depuis cette époque, la maison a été détruite, mais le vieux tronc du grand saule calciné subsiste toujours, et l'empreinte du visage de Debbie est inscrite à jamais contre le coeur de sa grande soeur Melina.

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