11 janvier 2007
Six pieds sous terre
- T’es sûr que c’est par là ?
- Y a qu’un seul chemin, comment on aurait pu se tromper ?
- Je sais pas. On a peut-être tourné trop tôt…
- Le mieux c’est de continuer encore un peu, juste pour voir…
Quelques minutes après ce petit échange, les deux hommes eurent
la confirmation qu’ils étaient sur la bonne voie. Une vieille bâtisse en très
mauvais état les attendait non loin du chemin, à hauteur d’un coude qui
bifurquait vers la droite puis s’enfonçait dans des bois qui allaient en
s’épaississant.
Ils garèrent leur vieux pick-up tout près des vestiges d’une ancienne palissade
et se mirent d’accord pour entamer leur petite excursion
« intra-muros » habituelle, afin de repérer ce qui pouvait
éventuellement être sauvé à leur compte avant que les autres ouvriers
n’arrivent. Généralement, cela n’aboutissait à pas grand chose. Tout au plus,
quelques bibelots atterrissaient à l’arrière du véhicule. Ils étaient ensuite
offerts aux épouses respectives avant de finir invariablement à la benne.
Triste vie que celle d’un cendrier ou d’une poupée décorative, hormis celles
provenant de Russie.
Ramon choisit l’étage tandis que Pedro prenait le
rez-de-chaussée. Les deux hommes se retrouvèrent dans le hall dix minutes plus
tard avec comme seuls trophées une vieille lampe à huile pour Ramon et une
eau-forte en très mauvais état pour Pedro. Ils allaient s’en aller quand Ramon
perçut un mouvement du coin de l’œil. Il se retourna vivement en brandissant sa
lampe comme une arme pour voir un chat noir se faufiler à travers un trou du
plancher. Il s’approcha pour scruter l’obscurité de ce qui semblait être jadis
une cave. Pedro s’approcha à son tour mais son poids cumulé à celui de son ami
et collègue fit céder les vieilles planches pourries. La chute ne dura qu’un
instant. Amortis par une terre gorgée d’eau, les deux corps roulèrent
ensuite avant de s’immobiliser.
Quelques secondes s’écoulèrent puis chacun de son côté entreprit
de se palper sommairement afin de s’assurer qu’il n’avait rien. C’était le cas
pour Ramon. Pedro avait eu moins de chance. Il s’était mal réceptionné et ne
pouvait plus poser sa cheville droite sur le sol sans grimacer de douleur. Se
trouvant à quatre bons mètres du plafond et dans une obscurité presque totale,
ils se résolurent à faire le tour de leur cellule. Ils estimèrent que celle-ci
devait avoisiner les douze mètres sur cinq. Plus inquiétant, ils n’avaient pas
trouvé la moindre issue, pas plus qu’un restant d’échelle ou d’escaliers.
- Putain, dans quelle merde tu nous as foutus sombre con ! s’écria
Ramon.
- Moi ?
- Oui toi ! Si tu n’avais pas ramené ton gros cul près de moi
on serait pas coincés dans ce trou à rats !
- Hé oh ! Du calme. Je pouvais pas savoir que le plancher
était pourri à ce point. Et puis si tu n’étais pas aller inspecter ce trou, je
te signale qu’on en serait pas là.
- Pffff… Bon, t’as raison, ça sert à rien de s’énerver. Il faut
plutôt qu’on trouve un moyen de sortir vite fait d’ici.
Les fouilles reprirent de plus belle jusqu’à la découverte d’un vieux tonneau à
moitié enseveli dans la terre qui avait échappé aux deux hommes la première
fois. Après en avoir éprouvé la solidité, un fol espoir s’empara d’eux à l’idée
de s’en servir pour se hisser hors de leur prison. Cependant, impossible de le
faire bouger. Apparemment plein à raz bord d’un liquide inconnu, le tonneau
résista une bonne demi heure, et au prix de nombreuses échardes ainsi qu’un
ongle arraché, finit par dévoiler son contenu : 300 litres de rhum
jamaïcain.
Ramon proposa de renverser le contenu sur le sol pour alléger le contenant.
Néanmoins, une remarque de Pedro, qui avait finalement recouvré ses esprits, le
fit renoncer à ce projet. Les émanations d’une telle quantité d’alcool, même en
partie absorbées par le sol meuble, risquaient de les assommer tous les deux
pour un bon bout de temps. On songea également à percer le tonneau afin
d’écouler suffisamment de liquide pour ensuite pouvoir le déplacer, mais ce
dernier était relativement solide, et nos deux hommes ne disposaient pas du
moindre outil nécessaire à l’opération. On décida donc de poursuivre dans cette
idée, mais en renversant juste assez de rhum pour déplacer ce providentiel
tabouret de fortune.
Les premiers litres déversés les confirmèrent dans leur impression initiale,
cet alcool était sans aucun doute le plus gros trésor qu’ils aient jamais
trouvé. Ironie du sort, ils se voyaient obligés de s’en séparer pour se tirer
d’affaire. Après en avoir vidé pas loin d’un tiers, ils commencèrent à
s’employer pour le faire bouger. En temps normal l’opération n’aurait duré
qu’une dizaine de minutes, mais les vapeurs d’alcool compliquaient sérieusement
les choses, et le sol inégal jalonné de cailloux à demi enterrés n’était pas
pour arrangé les choses. Au final, deux grosses heures furent nécessaires pour
traîner le tonneau au point de chute des deux hommes.
Ramon, légèrement moins corpulent que son compagnon d’infortune, fut
logiquement désigné pour tenter l’ascension. Malheureusement pour lui, sa
taille modeste lui permettait tout juste de toucher les débris encore accrochés
en sautant. Il tenta à plusieurs reprises de trouver une prise solide, mais ce
bois était complètement pourri. Une mauvaise réception sur le tonneau, qui
endommagea quelque peu ce dernier et provoqua une lourde chute pour Ramon, mit
fin aux tentatives qui, on du bien se rendre à l’évidence, étaient désespérées.
C’est alors que l’angoisse qui rodait depuis déjà plusieurs heures dans cette
moite obscurité, fondit sur les deux prisonniers comme un rapace sur sa proie.
Et faire le bilan de la situation n’arrangea pas franchement les choses.
Personne ne savait qu’ils étaient ici. Et même en le sachant, personne ne
pouvait imaginer dans quelle situation se trouvaient les deux hommes. En outre,
et ce dans le meilleur des cas, l’équipe d’ouvriers ferait son apparition dans
une petite dizaine de jours. Dix jours sans nourriture et avec pour seule
compagnie environ 200 litres de pur rhum jamaïcain n’était pas pour réjouir nos
deux Edmond Dantès d’un nouveau genre.
Les heures commencèrent à s’égrener doucement et la faim, exacerbée par la
fatigue, à se faire de plus en plus insistante. On eut beau faire le compte et
le recompte des victuailles à disposition, le total était toujours le même.
Puis la faim céda la place à l’énervement, l’énervement à la colère, et la
colère à un profond désarroi.
- On va crever ici comme des chiens dans la plus complète
indifférence, gémit Pedro.
- Il y a forcément un moyen de sortir d’ici. C’est juste qu’on a
pas encore trouvé lequel… répondit Ramon, davantage pour se ressaisir que pour
rassurer son interlocuteur.
- Si seulement on avait un moyen de faire savoir qu’on est là…
- Mais j’y pense, j’ai mon portable !
- Putain, et tu as mis tout ce temps à t’en rappeler ?!
Aussitôt, il tenta d’appeler chez lui. La réception était
mauvaise mais apparemment suffisante pour établir la communication. Trois
secondes interminables furent nécessaires avant que la tonalité ne retentisse.
Une fois, deux fois, trois fois, quatre fois… Le visage de Ramon se décomposait
un peu plus à chaque nouvelle sonnerie quand soudain une petite voix jaillit à
l’autre bout du fil :
- Maison des Rodriguez j’écoute !
- Lucia ! Ma puce ! Que je suis content de
t’entendre !
- Papounet !
- Lucia tu m’entends ?
- Oui ! Mais je t’entends en double !
- C’est pas grave ma puce, tu peux me passer maman s’il te
plait ?
- M’man est partie avec Juanito au centre commercial.
- Ok, alors écoute moi bien ma puce. Ecoute bien ce que je vais te
dire parce qu’il faudra le répéter immédiatement à maman dès qu’elle rentrera.
Tu as bien compris ? Lucia ? Lucia ??? Oh putain c’est pas
vrai !
- Quoi ? Qu’est-ce qu’il y a ?! intervint Pedro.
- Ca a coupé… mon forfait doit être épuisé…
- Bordel… on a vraiment la guigne, c’est pas possible autrement…
Un long silence suivit, seulement entrecoupé de sanglots émanant
de Ramon. Il s’était recroquevillé contre un mur et pleurait silencieusement la
tête blottie contre ses genoux. Pedro de son côté avait recommencé à s’agiter.
Le fol espoir entrevu avec le téléphone portable lui avait redonné des forces.
Il grimpa le plus adroitement possible sur le tonneau et entreprit à son tour
de trouver un appui suffisamment solide pour se hisser hors de leur prison.
Néanmoins, l’absence par trop évidente de solution vint à bout de son courage
et il s’effondra plus qu’il ne s’assit dos au tonneau. Maintenant, à la faim
venait s’ajouter la soif. Pourtant, ce n’est qu’après une bonne demie heure
qu’il réalisa être adossé à un tonneau rempli aux trois quarts d’un rhum de
qualité supérieure.
Ramon de son côté n’émettait plus aucun son. Visiblement rompu de fatigue, il
s’était assoupi, se berçant avec ses propres ronflements. Pedro se redressa et
ôta une seconde fois le couvercle du tonneau. Aussitôt, l’odeur du rhum lui
monta à la tête et la salive fit le trajet inverse depuis sa bouche. Il goûta
d’abord en simulant une coupe avec ses deux mains, puis plongea goulûment le
visage sous la surface du liquide.
Un indicible bien-être s’empara de tout son être. La douleur dans ses membres
se dissipa rapidement à mesure que sa tête devenait semble-t-il plus lourde.
Réalisant subitement qu’il était sur le point de se noyer, il tenta vainement
de se redresser, mais l’alcool était le plus fort. Son corps avait déjà abdiqué
et son esprit était en passe de prendre le même chemin. Sa tête s’immergea encore
un peu plus et c’est là qu’il la vit en train de le regarder. Recroquevillée
sur elle-même et ligotée au fond du tonneau, une femme avait les yeux rivés sur
lui. Le choc de cette rencontre fut si brutal que dans un dernier sursaut,
appelons cela l’instinct de survie, Pedro donna fortement du pied et bascula en
arrière sur le sol.
Réveillé brusquement par le bruit sourd du corps de son ami
retombant sur le sol, Ramon vint aussitôt aux nouvelles, s’assurant que Pedro
ne courait aucun danger.
- Qu’est-ce qui t’arrives ? Qu’est-ce qui s’est passé ?
Mon Dieu, Pedro, si tu pouvais te voir, on croirait que tu viens de croiser un
fantôme !
- Le… Le tonneau… Une… une femme… dedans…
- Hein ? Une femme dans le tonneau ?! T’es complètement
saoul mon vieux…
- Regarde y voir… Regarde par toi-même si tu me crois pas !
Se demandant l’espace d’un instant si son vieil ami n’était pas
en train de se payer sa tête, Ramon résolu que non en discernant la mine
déconfite de ce dernier. Il s’approcha prudemment du tonneau, centimètre par
centimètre, reculant au maximum le moment où il lui serait donné de voir à
l’intérieur. Le moment tant redouté finit quand même par arriver, mais Ramon ne
vit rien. Il faisait trop sombre dans la pièce, et le liquide totalement
opaque. Il réalisa alors avec effroi que s’il souhaitait en avoir le cœur net
il lui faudrait à son tour plonger la tête dedans. Cette simple idée le fit
frissonner des pieds à la tête, et il y renonça sur le champ.
L’autre l’observait du coin de l’œil, à moitié assommé par l’alcool et le choc.
- Alors, tu vas pas voir ?
- Je… je te crois. Pourquoi tu irais inventer un truc
pareil ?
- Je l’ai vue de mes yeux vus ! On dirait une statue…
elle est toute blanche…
- Qu’est-ce qu’elle fout là-dedans nom de dieu…
- Je sais pas… Peut-être qu’elle en savait trop sur quelqu’un…
- Tu as dit qu’elle était attachée ?
- Oui, j’ai pas vu ses jambes, mais ses bras ont l’air d’être
ramenés dans son dos.
- Tu crois qu’elle est là depuis longtemps ?
- Y a des chances oui, le coin est pas très fréquenté…
- Je me demande ce qu’elle a bien pu faire… ou dire, pour finir
dans un tonneau lui-même planqué dans une bicoque abandonnée.
- On s’en tape de son histoire ! Moi je veux sortir d’ici et
rien d’autre !
- T’as raison. Nous on est bien vivants. Faut qu’on foute le camp
d’ici au plus vite.
Trois heures plus tard, exténués, ils s’adossèrent de nouveau au
mur, instinctivement de manière à être le plus éloignés possible du tonneau et
de son invitée surprise. Tenaillés par une faim gargantuesque et surtout
complètement déshydratés, ils finirent, malgré eux, par s’abreuver auprès de la
morte. D’abord du bout des lèvres, comme si le cadavre allait subitement surgir
tel un diable de sa boite. Puis, encouragés qu’ils étaient par l’alcool,
suivirent de grandes lampées jusqu’à ce que tous les deux s’écroulent ivres
morts et sombrent presque aussitôt dans un sommeil agité.
Quand Ramon s’éveilla, il lui fallut quelques secondes pour réaliser où il
était. L’hypothèse du cauchemar s’envola aussitôt. Se relevant péniblement, il
fut incapable de dire combien de temps avait bien pu s’écouler. Sa tête lui
faisait un mal de chien, comme si on l’avait trépané durant son sommeil. Il
resta songeur un long moment, sentant plus qu’il ne voyait Pedro allonger non
loin de lui. Exaspéré par son impuissance à sortir de là, il fit payer à son
compagnon d’infortune son insouciance de nouveau né par un coup de pied assez
prononcé au niveau des mollets. L’autre ne bougea pas. Une seconde tentative
eut le même résultat.
Quelques minutes plus tard,
après s’être échiné comme un beau diable à réveiller son ami, Ramon du se
rendre à l’évidence qu’il était désormais tout seul dans cette prison, cette
fois ci en compagnie non pas d’un mais de deux cadavres. Maintenant, tous ses
verrous intérieurs avaient cédé, et une telle terreur le saisit qu’elle jugula
le sang dans ses veines et l’air dans ses poumons. La crise de panique le mit à
genoux, abandonné à lui-même. Il se mit alors à visualiser mentalement les
membres de sa famille pour tenter de se calmer, tous les êtres qui lui étaient
chers, et même ceux qu’il n’aimait pas. Même son pire ennemi aurait été le
bienvenu tant il avait besoin de réconfort. Il songeait à Lucia, à sa petite
voix fluette de petite femme. L’idée de ne plus la revoir, de ne pas la voir
grandir, redoubla ses sanglots. C’est à ce moment précis que quelque chose se
brisa en lui et qu’il perdit connaissance pour quelques heures, mais sa raison
pour toujours.
Trois jours plus tard, intrigués par l’odeur de décomposition de Pedro, deux
ouvriers ayant eu la même idée que leurs prédécesseurs, découvrirent l’origine
de la puanteur ainsi que le corps inanimé de Ramon, mais toujours en vie. Il se
réveilla 48 heures plus tard dans un hôpital et la semaine suivante fut interné
dans l’institut psychiatrique du professeur Alonzo.
Quant à moi, je troquais mon tonneau pour un cercueil digne de ce nom.
26 juillet 2006
Mort d'un mutant voyageur (3)
Jour 3 : Teliko, le vaisseau fantôme
Station Oberdeen, secteur 092 de Sad City, 10h58
- Vaisseau commercial Teliko, ici le centre de contrôle d’Oberdeen. Vous avez l’autorisation de vous poser. Plate-forme 78, quai numéro E05. A vous.
- Bien reçu. Débutons manœuvre d’approche.
Les deux moteurs auxiliaires du Teliko entamèrent leur rétro-poussée dans un vacarme assourdissant. Dans la cabine pressurisée du quai E05, deux hommes assistaient distraitement aux manœuvres du cargo.
- T’as regardé le match hier soir sur le canal 23 ?
- Pas moyen, Megan m’a saoulé pour regarder le documentaire sur les pingouins de l’espace. Elles sont incroyables ces bestioles, elles arrivent à survivre pendant des mois sur des débris d’astéroïdes en bouffant de la mousse.
- En parlant de mousse, je m’en jetterais bien une autre.
- La cinquième de la matinée ?
- Sixième.
- Bordel de merde !
- Oh ça va hein ! T’as picolé autant que moi mon salaud.
- Qu’est-ce qu’ils foutent là-dedans nom d’un chien ? !
- Hein ?
- Ils ont oublié de réguler la poussée, couche-toi, ça va secouer !
Alors qu’il se trouvait à seulement 10 mètres du tarmac, le Teliko tomba comme une pierre. Les champs de force de secours du quai encaissèrent en partie le choc.
- Putain, tu parles d’un rodéo ! Attend que je choppe le responsable de cette merde !
- Allons voir ça de plus près, il y a peut-être des blessés.
- Et alors, on est pas toubibs. Je suis pas payé une solde de misère pour soigner les bobos de ces enfoirés de pilotes.
Sans relever la remarque de son collègue, Jim Davenport prit la direction du cargo. Ils sont bons pour faire réviser entièrement la coque en cale sèche s’ils espèrent repartirent d’ici un jour, songea-t-il en enregistrant du regard les avaries les plus visibles, principalement des fissures dans la zone de soutènement.
- Je pars à gauche, toi à droite. On se retrouve de l’autre côté. Et fais gaffe de pas raser les réacteurs de trop près, j’ai pas envie de siffler des bières avec un steak carbonisé.
- T’auras pas ce plaisir.
Davenport se dirigea en marche forcée en direction de l’avant de l’appareil. Il aurait voulu se mouvoir plus vite mais les tenues réglementaires anti-radiations, aussi modernes soient-elles, étaient toujours aussi encombrantes pour être un tant soit peu efficaces. Il parvint finalement à hauteur du sas de secours, essaya de l’activer à plusieurs reprises, sans succès. Chose assez rare, l’alimentation électrique, du moins le circuit extérieur, semblait momentanément hors service. Après avoir contourné le cockpit, trop haut pour être visible, et averti au cas où l’équipe de secours, il longea à peu près la moitié du cargo, soit deux kilomètres standards, avant de retrouver son collègue et ami, Sullivan Beetle.
- Tu as trouvé quelque chose ?
- Non, absolument rien, sauf qu’il doit plus y avoir de jus à l’arrière. Le circuit de refroidissement est en rade, du coup j’ai du faire un détour pour pas griller dans ma combi.
- Pas de courant non plus devant.
- Alors, qu’est-ce qu’on fait, on attend l’équipe de secours ?
- Non, on va entrer, ils sont peut-être mal en point là-dedans.
- Ok, c’est toi le boss. Et tu comptes rentrer comment ?
- Je compte sur tes doigts de fée. Tu penses pouvoir choquer un sas de secours ?
- Aucune serrure ne me résiste, surtout avec un trésor à la clé.
- T’es pas un peu vieux pour ça ?
- Y a pas d’âge pour ça, hé !
Une fois devant le sas le plus proche, les deux hommes se mirent au travail. Ils furent bientôt rejoints par les pompiers de l’espace, comme Jim aimait les surnommer, qui arrachèrent la porte en moins de temps qu’il n’en faut pour le dire. Deux équipes de 5 hommes pénétrèrent à l’intérieur. Albert Jennings, responsable dépêché par la tour de contrôle pour superviser les opérations, demeura avec Jim et Sullivan pour se faire décrire en détails les circonstances de l’incident. Réfugiés dans la cabine pressurisée, ils répétèrent chacun leur tour leur récit. Lorsque Jennings parut satisfait, Jim proposa de retourner près du sas pour en savoir plus. Il quitta le premier la cabine et à peine eut-il mis le pied dehors que les deux autres l’entendirent s’écrier : « Sainte mère de Dieu ! ». Ils se précipitèrent dehors à leur tour, et demeurèrent stupéfaits, les bras ballants. Le Teliko avait disparu.
25 juillet 2006
William Shakespeare - Sonnet CXIII
Since I left you, mine eye is in my mind,
And that which governs me to go about
Doth part his function and is partly blind,
Seems seeing, but effectually is out ;
For it no form delivers to the heart
Of bird of flower, or shape, which it doth latch.
Of his quick objects hath the mind no part,
Nor his own vision holds what it doth catch ;
For if it see the rudest or gentlest sight,
The most sweet favour or deformed'st creature,
The mountain or the sea, the day or night,
The crow or dove, it shapes them to your feature.
Incapable of more, replete with you,
My most true mind thus makes mine eye untrue.
Depuis notre chute, mon oeil est mon esprit,
Il décide pour moi et comment procéder ;
Et de par son rôle y voit comme de nuit,
A l'impression de voir pour mieux me tromper.
Aux formes le coeur demeure inaccessible,
De l'oiseau, de la fleur, ou toute autre forme
Aux objections l'esprit est impassible,
Même son iris est trompé par l'informe.
De la suave oeillade au regard grossier,
De la pureté à un être difforme,
Par le roc ou par l'eau, jour ou obscurité
Corneille ou colombe, toi protéïforme.
Incapable de plus, car tout rempli de toi,
Mon oeil faux fait de l'esprit douter la vraie foi.
Stephen King - Extrait de la nouvelle "Comme une passerelle", issue du recueil "Danse macabre"
Je me demande ce qui a pu traverser l'esprit de ce malheureux garçon dont j'ignore toujours le nom, avec son tamis sous le bras et ses poches pleines de sable et de piécettes oubliées par les touristes, oui, je me demande ce qu'il a bien pu penser en me voyant tituber vers lui tel un chef aveugle marquant la mesure pour un orchestre dément, puis, lorsque le dernier rayon du soleil accrocha mes mains rouges et crevassées, révélant tout un fardeau de petits yeux, je me demande ce que fut sa dernière pensée quand les mains fendirent brusquement les airs, juste avant que sa tête n'éclate.
Mais je sais ce que moi j'ai pensé.
Il me sembla qu'une brèche s'était ouverte dans l'univers et que j'avais entrevu les feux de l'enfer.
Louis Aragon - Strophes pour se souvenir (1955)
Vous n'avez réclamé la gloire ni les larmes
Ni l'orgue ni la prière aux agonisants
Onze ans déjà que cela passe vite onze ans
Vous vous étiez servi simplement de vos armes
La mort n'éblouit pas les yeux des Partisans
Vous aviez vos portraits sur les murs de nos villes
Noirs de barbe et de nuit hirsutes menaçants
L'affiche qui semblait une tache de sang
Parce qu'à prononcer vos noms sont difficiles
Y cherchait un effet de peur sur les passants
Nul ne semblait vous voir Français de préférence
Les gens allaient sans yeux pour vous le jour durant
Mais à l'heure du couvre-feu des doigts errants
Avaient écrit sous vos photos MORTS POUR LA FRANCE
Et les mornes matins en étaient différents
Tout avait la couleur uniforme du givre
A la fin février pour vos derniers moments.
Et c'est alors que l'un de vous dit calmement
Bonheur à tous Bonheur à ceux qui vont survivre
Je meurs sans haine en moi pour le peuple allemand
Adieu la peine et le plaisir Adieu les roses
Adieu la vie adieu la lumière et le vent
Marie-toi sois heureuse et pense à moi souvent
Toi qui vas demeurer dans la beauté des choses
Quand tout sera fini plus tard en Erivan
Un grand soleil d'hiver éclaire la colline
Que la nature est belle et que le coeur me fend
La justice viendra sur nos pas triomphants
Ma Mélinée ô mon amour mon orpheline
Et je te dis de vivre et d'avoir un enfant
Ils étaient vingt et trois quand les fusils fleurirent
Vingt et trois qui donnaient leur coeur avant le temps
Vingt et trois étrangers et nos frères pourtant
Vingt et trois amoureux de vivre à en mourir
Vingt et trois qui criaient la France en s'abattant
Plus jamais
Au commencement, rien ne les distinguaient, elles n'étaient que de simples graines apportées par le destin pour l'une et le vent pour l'autre, impatientes de faire irruption dans la vie, arpentant enfin le chemin qui leur était tracé. La première, Debbie, grandit vite et atteignit rapidement sa taille adulte. La seconde, Melina, mis beaucoup plus de temps, mais y arriva également, résistant fièrement de toute sa hauteur aux intempéries inhérentes à la vie...
Alors qu'elles entraient dans leur septième année, un malheur assombrit la petite famille, leur père mourut dans un accident de voiture. Il sortit de la route pour une raison inconnue et percuta violemment un chêne. Debbie, qui était la plus petite, fut comblée d'amour par sa mère qui admirait sa beauté, car elle avait héritée du regard de son père. Sa grande soeur, Melina, bien qu'encore plus belle, était boudée par sa mère et ne récoltait que sévices et mauvais traitements, une jalousie inconsciente s'étant développée à son encontre. La cadette profitait de la situation, même si ses visites auprès de son aînée se firent de plus en plus rares au fur et à mesure qu'elle grandissait et épousait la vie avec insouciance.
Désespérée par la solitude et le manque d'affection, Melina se replia sur elle-même, passant le plus clair de son temps à contempler les rives du lac au bord duquel avait été construite la maison des années auparavant. Sa mère poussa le vice jusqu'à s'installer à l'ombre de cette inconsolable tristesse.
Vingt-cinq années s'écoulèrent depuis leur naissance commune, quand Debbie décida de partir au loin, s'arrachant à ses racines non sans un regard dédaigneux pour Melina, juste avant de disparaître derrière la colline à l'entrée du jardin. Une brève acalmie s'ensuivit, les saisons se succédant paisiblement. Espérant secrètement que sa soeur au loin, sa mère reporterait son affection sur elle, Melina attendit patiemment que les choses s'améliorent. En vain. Sa mère l'oublia tout simplement.
A partir de là, vingt-cinq années s'écoulèrent à nouveau. Malgré sa solitude, Melina ne s'arrêta pas de vivre pour autant et n'en finit plus de grandir, se développant sans cesse au gré des saisons qu'elle enfilait comme des perles. Pourtant, une infinie mélancolie ne quittait jamais son regard.
Vint finalement le jour où les chemins des deux soeurs devaient se croiser de nouveau. Une longue soirée d'été venait de s'achever. La nuit avait jetée son voile d'obscurité et la tempête qui menaçait depuis plusieurs jours déjà, venait enfin d'éclater. Soudain, sous les assaults répétés du vent, le porche de la vieille maison, qui était inoccupée depuis quelques années, s'envola dans un terrible fracas. Melina, qui vivait à une centaine de mètres de la maison, contempla avec amusement et une pointe de jubilation les vieilles planches qui tourbillonaient dans les airs.
Quelques minutes plus tard, un taxi déboucha de derrière la colline. Une grosse femme en descendit, traînant avec elle une énorme valise, visiblement très lourde. Elle régla le taxi qui ne demanda pas son reste et déguerpit de cet endroit sinistre où la tempête semblait redoubler de puissance. A peine descendue de la voiture, la grosse femme courut du mieux qu'elle pouvait vers la vieille bâtisse qui paraissait abandonnée. Arrivée à la porte, elle tambourina longuement mais aucun signe de vie n'émana de l'intérieur. Elle voulut guetter le moindre son provenant de l'intérieur, mais le vacarme du vent était trop assourdissant pour espérer entendre quoi que ce soit. Pour échapper aux trombes d'eau qui s'abattaient depuis quelques minutes, elle chercha un abri du regard et tomba nez à nez avec Melina.
Un léger sourire balaya son visage et elle courut en direction de sa soeur, car cette grosse femme n'était autre que la petite Debbie. Aussitôt qu'elle fut abritée sous les rameaux du grand saule pleureur, Debbie s'assit sur sa valise et s'adossa au tronc de l'arbre. Au bout de quelques minutes, elle se leva et fit lentement le tour de l'arbre, se remémorant les heures qu'elle avait passée à jouer autour de lui. De nombreuses traces de son passage étaient encore présentes. Des inscriptions au couteau se révélaient par endroits, mais ce qui retint son attention, était une encoche profonde d'où la sève s'était écoulée avant de sécher en un amas gélatineux. Elle le toucha du bout du doigt et une grande nostalgie s'empara d'elle, sans prévenir. Peu de temps avant la mort de son père, alors qu'elle venait de creuser un trou profond dans l'écorce de l'arbre par simple jeu, son père l'avait fortement réprimandée et lui avait dit qu'il avait planté cet arbre, qui n'était qu'une graine à l'époque, le matin même de sa naissance, pour que sa petite fille ou son petit garçon, selon ce que voudrait lui accorder le Seigneur, puisse un jour s'abriter à l'ombre de cet arbre et y trouver refuge, car lui serait toujours là, quoi qu'il arrive. Au lieu de raisonner Debbie, ces paroles n'avaient fait que renforcer son hostilité envers le grand saule, hostilité augmentée de façon considérable par la manière dont son père devait trouver la mort quelques mois plus tard.
Malgré tous les supplices que Debbie lui avait fait endurer durant leur enfance, Melina, en son for intérieur, était fière de pouvoir protéger sa petite soeur comme l'avait prédit leur père un demi-siècle plus tôt. Debbie enlaça le tronc du saule comme si elle cherchait à se faire pardonner tous les mauvais traitements qu'elle lui avait infligé. A cet instant précis, un terrible grondement se fit entendre non loin de là et une seconde plus tard, la foudre s'abattait sur les deux soeurs enfin réconciliées. Leur lumière s'éteignit au même instant, emportée par le vent, celui-là même qui les avaient déposées ici. Depuis cette époque, la maison a été détruite, mais le vieux tronc du grand saule calciné subsiste toujours, et l'empreinte du visage de Debbie est inscrite à jamais contre le coeur de sa grande soeur Melina.
Mort d'un mutant voyageur (2)
Jour 2 : L’homme qui en savait trop peu
Neogonus, secteur 291 de Sad City, 4h31
A cette heure avancée de la nuit, les rues d’habitude très fréquentées
du bloc restaurant étaient pratiquement vides. Quelques ombres
fugitives s’agitaient dans quelques sombres recoins. L’une d’elles
bougeait plus vite que les autres. Régulièrement elle regardait sa
montre et pressait le pas de plus belle. Elle percuta un groupe de
jeunes, se fit violemment invectiver, mais ne prit pas la peine de se
retourner et continua son chemin. Elle longea une rue de restaurants
chinois et tourna subitement à droite dans une étroite ruelle où se
côtoyaient ordures et immondices. Elle tira une lourde porte à elle et
s’engouffra dans un couloir où régnait une obscurité totale. Butant
plusieurs fois sur le sol devenu inégal, elle se baissa, ramassa
quelque chose puis le reposa doucement au sol. C’était un cadavre de
rat, assez gros pour faire penser à un chien. Tout Neogomus avait du
être évacué huit ans auparavant afin que la brigade anti-vermine, la
BAV, procède à l’extermination d’une armée de rats. La prolifération
anormale n’avait pas semblé préoccuper les élus jusque là, mais la mort
d’une centaine de nourrissons dévorés vivants dans une crèche par ces
mêmes rats les avait décidé à intervenir. Après que plusieurs
spécialistes aient été attaqués malgré l’usage intensif de
lance-flammes, on avait décidé en haut lieu d’utiliser un agent
chimique particulièrement nocif, le ZN14, qui avait semblé régler le
problème mais avait aussi prolongé l’évacuation d’une huitaine de jours
et nécessité la purification des canalisations et conduits de
ventilation.
- Qui va là ? rugit une voix des profondeurs, faisant tressaillir
imperceptiblement le nouveau venu qui stoppa net son avancée à
l’aveuglette.
- William Doherty, répondit-il d’une voix hésitante. C’est vous qu’on appelle Montgomery ?
- Ôtez la main de votre arme.
- Pardon ?
- Vous m’avez très bien entendu.
- Mais je n’ai pas…
- La graisse que vous utilisez pour votre glock refoule à des kilomètres.
- Je vous assure que…
- C’est sans importance, si vous esquissez le moindre geste suspect je
vous brise les deux jambes et je vous laisse pourrir dans ce trou en
tête à tête avec nos charmantes hôtesses (Pour une raison encore
inconnue uniquement quelques femelles avaient survécu au grand
nettoyage des égouts de la ville.)
Le vif éclat d’une torche au phosphore éclaira soudain la large cavité
creusée à même la roche où se trouvaient les deux hommes. Doherty,
grand noir de près de deux mètres aux membres allongés se retrouva face
à face avec un colodien aux longs cheveux argentés. Il détailla son vis
à vis du regard et s’arrêta avec stupéfaction sur son visage.
Montgomery était aveugle !
- Et maintenant ?
- Passez devant et faites ce que je vous dis.
- Il est là-bas ?
- Oui, il vous attend. Maintenant plus un mot, dépêchez vous.
Le colodien tendit sa torche à Doherty qui s’engouffra dans la cavité
de plus en plus étroite. Les deux hommes avançaient péniblement. Les
nombreux cadavres de rats ralentissaient leur marche dans ce qui,
songea Doherty, devait être d’anciens conduits d’égouts aujourd’hui
condamnés. Mais ce qui était le plus pénible c’était cette épouvantable
odeur de putréfaction qui alourdissait l’air et le rendait
difficilement respirable sans être régulièrement sujet à de violentes
nausées. Finalement, au bout de vingt minutes qui semblèrent une
éternité à Doherty, ils débouchèrent à nouveau sur une surface plane.
Quelques mètres plus loin, deux hommes armés gardaient une lourde porte
en acier trempé. Ils saluèrent au passage du colodien et laissèrent
passer les deux nouveaux venus sans prendre la peine de les fouiller. A
peine ceux-ci eurent-ils franchi la porte qu’elle se referma derrière eux. Une
seconde plus tard la tête de l'aveugle volait en éclats.
Mort d'un mutant voyageur (1)
Jour 1 : Les cadavres ne portent pas de costards
Abelgast, secteur 703 de Sad City, 8h07
- Quel gâchis de foutre en l’air un tapis comme celui-ci ! s’écria
Winston Moorehead. On devrait traquer le mec qui a fait ça et lui faire
passer l’envie de recommencer.
- C’est exactement pour ça qu’on nous paye cher collègue, répliqua
William Cunningham, sans détourner les yeux du cadavre de lycantropien
à la décomposition fortement avancée qui gisait dans une position
grotesque, la gueule béante, sur un tapis persan à vingt mille yendols.
- On dirait bien que c’est l’œuvre d’un styrcien, reprit Moorehead. Il
n’y a que ces bêtes capables d’éclater le crâne d’un gus à mains nues.
- Je doute fort qu’un styrcien ait pris la peine de ligoter et de
torturer sa victime avant de l’expédier dans un monde meilleur. Ils
sont plutôt expéditifs dans leur genre.
Et disant cela, il fit rouler le corps sur le côté droit et souleva la chemise du cadavre.
- D’ailleurs, reprit-il, les styrciens n’ont pas l’habitude de prélever les organes de leurs victimes…
Une voix s’éleva soudain derrière les deux hommes. C’était Byron Sewell, le régisseur du secteur 703.
- Cunningham, encore en train de palper les valseuses d’un cadavre ? Je vais finir par croire que vous aimez ça.
- On s’amuse comme on peut chef. Si seulement ma femme n’était pas si morte… et la votre pas si moche…
- Et si on arrêtait de se caresser cinq minutes ? Qu’est-ce qu’on a ?
Cunningham se releva péniblement et parcourut rapidement des yeux le début de rapport qu’il tenait à la main.
- Karel Krycek, vingt-neuf ans, célibataire, agent de sécurité pour MekaCorp Titan depuis cinq ans. Pas de casier. Apolitique et … tiens c’est étrange… sa fiche n’indique pas son niveau de croyance. Sans doute une erreur du fichier central.
Sewell souleva par un coin le tissu absorbant qu’on avait déposé sur ce qui restait de la figure du défunt, et fit une moue de dégoût avant de le remettre à sa place initiale.
- Comment a-t-il été liquidé ?
- Trois balles dans le ventre et deux dans le dos, reprit Cunningham.
Accessoirement, sept de ses doigts semblent avoir été arrachés, ses
yeux également ont disparu. Et puis pour couronner le tout une partie
de sa colonne vertébrale a été prélevée.
- Charmante façon de tirer sa révérence. La famille s’est manifestée ?
- Personne pour l’instant. Mais ce qui est plus curieux, comme vous
pouvez le constater, c’est le vide de ce bloc. Pas de meubles, des murs
nus, et l’unique fenêtre est condamnée. La seule chose qu’on ait trouvé
c’est cet attaché-case, et encore il pose problème lui aussi…
- Comment ça il pose problème ?
- Difficile à expliquer. Regardez par vous-même…
Byron Sewell, régisseur de la brigade homicide du secteur 703 depuis bientôt quatorze ans, s’avança du haut de son mètre quatre-vingt dix bien tassé et tendit une main puissante, reste d’une jeunesse passée dans un coral sur Elpydia-Carillo, vers le petit attaché-case en titane léger qui jetait des reflets métalliques sur les murs de l’appartement. Il se figea soudain dans son mouvement et le bruit sourd du craquement de son épaule résonna dans la pièce vide, à l’exception des trois hommes et d’une bleusaille occupée à relever d’éventuels résidus adn.
- Nom de Dieu de bordel de merde ! Cunningham, vous auriez pu me
dire qu’il y avait un champ de force ! J’ai failli bousiller ma putain
d’épaule !
- Il n’y a pas de champ de force, on a déjà vérifié.
- Hein ? Pas de champ de force ? Cette putain de valise est clouée au
sol ! Qu’est-ce que c’est si ce n’est pas un champ de force, vous
pouvez me le dire ?
- Je n’en ai pas la moindre idée. Tout ce que je sais c’est qu’un bleu
va se geler le cul ici toutes les nuits tant qu’on piétinera dans notre
enquête, et surtout tant qu’on ne pourra pas ramener ce fichu
attaché-case à la brigade.
Sewell posa un genoux à terre et inspecta de plus près l’objet en question.
- C’est étrange, il n’y a pas de serrure apparente. Vous avez essayé le scanner ?
- Oui, répondit Moorehead, qui était resté muet depuis l’arrivée de son
supérieur. Ca n’a rien donné non plus, il y a quelque chose qui
brouille le signal. Une fois encore, on ignore quoi.
- Vous avez une idée de ce que ça peut bien être ? demanda Sewell en
indiquant de son index droit un petit trou rond profond d’environ un
centimètre situé près d’un angle de l’attaché-case.
- Peut-être une sorte de serrure ? proposa Moorehead.
- Ce n’est pas une serrure, c’est une porte.
Les trois hommes se retournèrent simultanément et fixèrent leur regard sur le nouveau venu. Tout de rouge vêtu, hormis une longue cape noire qui lui arrivait jusqu’à mi-cuisse, il observait d’un air amusé ses trois interlocuteurs du fond de ses orbites vides.
Ecriture à contraintes : Leiris
"Leiris - Définition à la Leiris sur le modèle Glossaire j’y serre mes gloses, on définit les mots en s’appuyant sur les lettres et/ou les sonorités qui les composent " (Définition de l'Oulipo)
Soupe de poissons sans arêtes
Cette soupe démentielle peut constituer un rejet complet pour un téméraire gourmet. Elle présente néanmoins l’avantage de pouvoir être préparée en tenue de mousquetaire et réchauffée au cas où l’un de vos invités jetterait un froid par une blague tombée à plat.
Ingrédients : Un perchoir à poisson, du lait, du valium, une casserole, une tenue de mousquetaire, une bombe de laque, et une batterie de poissons (dont un requin-marteau).
Commencez par ôter sa muselière à votre poisson-perroquet et demandez lui de vous lire cette recette afin d’avoir les mains libres. Armez-vous alors de votre poisson-scie et saisissez-vous de votre poisson-chat préalablement drogué avec le valium. Découpez le poisson-chat en fines lamelles tout en le délestant de ses arêtes. Conservez précieusement ces dernières, idéales en temps de guerre en guise de cure-dents. Dépliez ensuite votre poisson-globe et réduisez-le en poudre à l’aide de votre requin-marteau. Plongez ce concentré d’actualité dans de l’eau bouillante et précipitez vos lamelles de poisson-chat dans votre précipité de poisson-globe. Il est temps de songer à vos récipients. Sortez vos poissons-lune du congélateur et arrosez-les gaiement de laque. Vous voilà muni de solides assiettes qu’il ne sera pas nécessaire de décrocher une fois l’heure du dîner venue. Vous pouvez maintenant vous revêtir de votre tenue de mousquetaire. Brandissez fièrement votre poisson-épée et clamez haut et fort notre devise : « Poisson pour tous, tous malades ! »